Tu as un mari ?

Mémoire édité en Janvier 2017, 141 pages

 
« Le troc, comme moyen d’échange de biens, certes mais surtout comme moment de rencontres et de partage d’histoire, de récit, au gré d’expériences complexes et  d’anecdotes, comme espace commun.
Un moment vécu ensemble.
(...)

À Dakar, au mois de mai 2016, j’ai mis en place un troc. Avant de quitter Nantes, j’ai d’abord réalisé une première collecte d’objets prélevés dans différents lieux par différents moyens (dons, achats, trouvailles, vols), au regard de mes propres projections et spéculations sur les modes de vie de cette grande métropole de l’ouest de l’Afrique.

J’ai imaginé Dakar.

Je l’ai imaginé vivante, colorée, musicale, labyrinthique et religieuse. Une ville avec son histoire semi-légendaire et semi-mythique, à laquelle se mêle son histoire coloniale. Une ville palimpseste, au cœur de laquelle, plusieurs mouvements, plusieurs couches, plusieurs strates se sont superposées et sédimentées. Une ville de densité, de diversité, d’énergie intense, de dynamisme, de migrations comme récemment l’arrivée des Chinois, mais aussi de chaos, de congestion, d’étouffement, d’une indécision quant à ses formes à venir, d’une incongruité parfois, d’une contemporanéité de plusieurs mondes.
En perpétuel chantier. Aux esthétiques idiosyncratiques. Avec ses multiples marchés ayant tous une fonction précise en fonction des ces quartiers.
J’ai réfléchi en me demandant :  

Qu’est-ce qui générerait l’intérêt des sénégalais ?

Ensuite, j’ai collecté d’autres objets auprès de mon entourage.
Je demandais « que veux-tu que j’emporte à Dakar ? » .
J’ai insisté sur l’idée qu’il était important que chaque donneur réfléchisse à l’objet donné, à sa valeur affective, économique et sociale. Aux raisons qui le poussaient à me le confier, à choisir tel artefact plutôt qu’un autre.
Au fait où chaque objet a une signification et une histoire spécifique.
Et que chacun d’entre eux allait rencontrer une autre histoire, une autre personne.

Et ce faisant, j’ai réuni 85 objets. Avec leurs histoires. (…)

Une fois ces objets collectés, je les ai rangés sous forme de familles.
Certains étaient liés à l’outillage (éléments de plomberie en cuivre, brosses métalliques, …), d’autres à la cuisine (cuillères, bols, théière, …), ou encore à la beauté et à l’habillement (chouchous, bijoux, chaussures, …), il y avait aussi des livres, des biberons, …

Puis, j’ai établi des fiches/notices pour chaque don = une photographie de l’objet sur fond de couleur en fonction de sa famille associée à un portrait photographique du donneur et à l’histoire racontée. Ces fiches/notices accompagneront l’échange, voire la série d’échanges, et feront surgir d’autres récits et des anecdotes.
Lorsqu’un objet sera troqué, le receveur/troqueur repartira avec l’objet ainsi que sa notice. Je lui transmettrai l’histoire de l’objet choisi, et recueillerai l’histoire de celui qui me sera donné. J’écouterai ce qu’il aura à me dire.
Les histoires des objets passeront de l’ancien propriétaire  à leur nouveau propriétaire.

J’ai ensuite conçu un stand (en pensant aux astuces des vendeurs ambulants à la sauvette, sur une table, sur le sol ou en porte à porte).
Je voulais un stand facile à déployer, présentant vite les objets de troc et leurs histoires, prêt à accueillir l’échange.
J’ai donc opté pour un tapis que j’ai réalisé avec un tissu enduit de couleur argenté, un fond neutre mais séduisant pour mettre en valeur chaque objet-histoire.
Je me suis interrogé aussi sur l’histoire du troc, les différentes manières de troquer, les mots à utiliser, les types d’argumentations, les façons de marchander, de commercer, de négocier.

Et les enjeux sous-jacents.
(…)

De retour à Nantes, ma valise est remplie de nouveaux objets chargés d’histoires, d’interrogations, de sons, d’images.
Plusieurs scénarios.
Les classer, les redonner aux donneurs, les troquer à Nantes, les vendre.  
Raconter les histoires/anecdotes de façon sonores, écrites, orales.
Créer des connexions entre les objets, des micro-récits.
Mettre en place une chaîne de transformation, de circulation. En parler sous forme d’image fixe ou en mouvement.
Les faire circuler ailleurs qu’en France, mélanger les voix, les langues, les mains qui donnent et qui prennent, ...

Je décide de ne pas capitaliser ces objets/histoires et continuer à faire vivre leur circulation dans le geste de l’échange. »

Extraits de textes tirer de mon mémoire Tu as un Mari ?, édité en Janvier 2017 à l’École des Beaux-Arts de Nantes, 141 pages

Lila Lou Séjourné - 2020